LES ARTES DANS LA CITÉ
SAVOIR, POLITIQUE ET SOCIÉTÉ, DE L’ANTIQUITÉ À LA RENAISSANCE
La notion d’ars, dans la latinité antique, recouvre un champ sémantique riche et complexe comme l’ont montré diverses études. Nous entendons ars dans sa polysémie « Art, technique, théorie de l’art, champ du savoir, discipline », autant de sémantismes qui désignent de fait les modalités de la construction du champ de la science, au sens étymologique du terme et son aboutissement, dans ses usages éthiques et politiques. En effet, la fondation de la cité ne se conçoit pas sans ce rapport étroit instauré entre l’ars et le pouvoir, par le biais de la rhétorique, de la structuration des savoirs, de l’urbanisme et du développement des arts. À l’époque de Cicéron, les artes désignent une culture, le produit d’une éducation, constitutive de la formation intellectuelle de l’individu et condition nécessaire au développement de l’humanitas, donc étroitement liée à l’éthique autant qu’à la politique. Cette culture repose sur des connaissances rhétoriques et philosophiques que l’on appellera bientôt artes liberales, en vertu de la distinction entre la spécificité des savoirs qui sont dispensés, qui évolue dans le temps. À la fin de la République puis à l’âge augustéen, les traités d’ars – appelés eux-mêmes artes – se multiplient, parmi lesquels on compte l’ironique (?) Ars Amatoria d’Ovide, non dénué de références précises aux implications sémantiques de l’ars dans toutes ses acceptions. Progressivement est apparu ainsi à Rome un modèle aristocratique défini par l’acquisition de savoirs généraux et spécialisés, tous conçus comme les éléments fondamentaux de la dignitas, qu’il s’agisse de celle de l’homme singulier, du savant ou, plus largement, celle de la cité. La dignité suppose une représentation, la manifestation d’un decus, ou d’un decor, conditionné par l’ars. Les maîtres du pouvoir, à leur tour, entendent donc maîtriser ces artes longtemps détenues par les nobiles et en user pour exprimer leur idéal de grandeur : les artes ne peuvent ainsi être dissociées des vertus sociales et politiques que l’on souhaite exhiber et dont elles sont les médiatrices. Au service de la majesté du Prince, se déploient, par les arts décoratifs et urbanistiques, d’innombrables édifices publics et privés, traduisant dans la pierre et dans leurs motifs les conceptions philosophiques les plus savantes qu’ils entendent ainsi illustrer. Le monde est à façonner de manière à rendre compte de la place qu’y occupe le Prince, selon une conception amplement ravivée et débattue chez les Humanistes.
L’étude des artes dans la cité requiert ainsi que l’on s’intéresse à la définition puis à la structuration des savoirs dans leur évolution depuis la fin de la République romaine jusqu’à la Renaissance, à leur utilisation par les sphères du pouvoir dans les diverses productions aussi bien architecturales, décoratives que théoriques.
Depuis la parution du livre d’Elisabeth Gavoille, Ars, étude sémantique et historique du mot latin (1997), plusieurs colloques et séminaires ont eu lieu sur ce thème. Nous pensons cependant que l’espace existe encore pour une recherche originale et rigoureuse, envisagée sous un angle pluriel. En effet, dans leur immense majorité ces études ont porté sur des secteurs bien définis de la tradition des artes. Il reste donc à définir à la fois les relations entre ces secteurs, dans une approche systémique et l’évolution de ces relations, dans une perspective diachronique. Grâce à la diversité et à la complémentarité des champs disciplinaires couverts par les membres de l’équipe, pourront être étudiés, dans leurs corrélations : l’ars dans sa dimension théorique et pratique dans la rhétorique, la poétique, l’architecture, la peinture mais aussi dans les textes dits « techniques », dont il conviendra d’évaluer la spécificité au sein des productions littéraires. C’est donc une première approche définitionnelle qui sera conduite et examinée dans la diachronie, puisque, comme on le sait, la codification des artes liberales à la fin de l’antiquité puis au Moyen Âge apporte des modifications considérables et aboutit à une révision importante de la hiérarchie des savoirs à la Renaissance. Mais, plus encore, seront étudiées les artes dans leur fonction politique nourrie par la pensée philosophique, à travers les programmes décoratifs construits à partir des textes et exhibés dans les monuments, les demeures et les œuvres d’art figuratif ou poétique.
On sait aussi que les savants de l’époque hellénistique et romaine étaient parvenus à niveau scientifique et technique très élevé. Mais il convient d’ajouter que c’est également à cette époque que s’élabora une critique systématique de ce type de connaissance. L’œuvre de Sextus Empiricus contient un grand nombre de traités (Contre les musiciens, Contre les géomètres, Contre les rhéteurs, Contre les physiciens, pour ne citer que quelques titres) qui témoignent du soin apporté par les sceptiques à la démolition de l’édifice des artes. Aux artistes ils reprochaient non pas les améliorations qu’ils apportaient à la vie, mais leur prétention à s’affirmer détenteurs d’une science constituée. C’est donc ce hiatus entre une pratique acceptée, au moins implicitement, et une théorisation considérée comme dogmatique qu’il conviendra d’explorer.
Plusieurs voies d’étude ont été fixées :
- La transmission de l’érudition vers la voie de la spécialisation des savoirs : le patrimoine culturel de l’élite républicaine ; les traces du savoir dans la production, la lecture et l’explication des textes littéraires ; l’émergence des savoirs spécialisés et de la figure de l’expert.
- Les relations entre artes et pouvoir, grâce à la synergie établie entre les spécialistes d’histoire de l’art, de la rhétorique et de la poétique antique : l’étude sera centrée sur l’utilisation des artes comme langage politique et source de réflexion philosophique.
- Certaines études seront plus spécifiques, néanmoins conduites dans la diachronie : le nu (E. Séris) dans la littérature et les arts de l’Antiquité à la Renaissance, les programmes décoratifs des demeures privées à l’époque impériale (E. Malizia, V. Torrisi)
- L’analyse de la dignité des artes au Moyen Âge et à la Renaissance permettra de faire apparaître l’évolution de la hiérarchie des arts libéraux durant cette période et la révision du système des savoirs. Sera prise en compte le corollaire de cette question : la critique des artes, héritage d’une longue tradition.
- L’étude de la constitution des savoirs procède de l’analyse de l’interprétation et de l’imitation des textes antiques à la fin de l’Antiquité et chez les Humanistes ; un intérêt particulier est accordée à ces productions en langue latine (étude des commentaires des textes antiques considérés comme des auctoritates et des corpus nouveaux qui apparaissent, composés à l’imitation des Anciens)
- L’exploration du statut de la philosophie au sein des artes tendra à souligner la dimension éminemment pratique de la philosophie à Rome au point qu’on a pu y lire une véritable ars uitae.